DROGUE ET SUICIDE : COMMENT OUTILLER LES ADOLESCENTS POUR PRÉVENIR DE TELS COMPORTEMENTS AUTODESTRUCTEURS

par Diane Mathurin, psychologue
     Commission scolaire Marie-Victorin

Titre : Substance Abuse and Suicide : Promoting Resilience Against Self-Destructive Behavior in Youth
Auteurs : Forman, Susan G. et Kalafat, John
Source : School Psychology Review, Vol.27, No.3, p-398-406,  1998


Depuis quelques années, on observe une recrudescence de certains comportements autodestructeurs. Les comportements suicidaires et la consommation de drogue apparaissent de façon de plus en plus précoce. La littérature met en évidence plusieurs similitudes entre la consommation de drogue et le suicide. De nombreuses recherches ont démontré que la consommation de drogue est fréquente chez les adolescents qui ont tenté de se suicider ou qui ont des idéations suicidaires. Selon les écrits, plusieurs facteurs de risque et facteurs de protection sont similaires. Pourtant, on semble peu tenir compte de ces similitudes lors de l’implantation de programmes de prévention des comportements suicidaires et de la consommation de drogue.

Cet article fait état de la prévalence de la consommation de drogue et des comportements suicidaires chez les adolescents et met en parallèle les facteurs de protection et les facteurs de risque concomitants à ces comportements. Les auteurs relèvent ensuite les éléments d’efficacité d’un programme concerté de prévention et ils soulignent finalement les conditions propices à son implantation tout en rappelant le rôle de la psychologie scolaire.
 

Prévalence de la consommation de drogue à l’adolescence

Les auteurs rapportent les résultats d’une recherche effectuée auprès de milliers d’adolescents américains, par l’université du Michigan avec l’appui du National Institute on Drug Abuse. Depuis 1975, les données sont mises à jour annuellement. Voici quelques données obtenues entre 1991 et 1996.

  • La proportion des adolescents qui fument la cigarette est passée de 28% à 34%
  • La consommation de marijuana a augmenté de 13,8% à 21,9%
  • La consommation de drogues illégales (mensuellement) a augmenté de 16,4% à 24,6%
  • Les données recueillies en 1996 révèlent que : Prévalence des comportements suicidaires chez les adolescents

    Depuis les dernières années, les recherches ne cessent de démontrer une augmentation des comportements suicidaires chez les jeunes et ce plus particulièrement au Québec. Compte tenu de l’abondance de la littérature à ce sujet, rappelons simplement que les comportements suicidaires surviennent de plus en plus tôt, que les tentatives sont plus nombreuses chez les filles mais que plus de garçons se suicident et qu’ils ont recours à des méthodes plus violentes que les filles.

    Les auteurs rapportent qu’entre 1960 et 1990 le taux de suicide chez les jeunes âgés entre 15 et 19 ans a triplé, passant de 3,6 à 11,3 par 100 000. Ils soulignent aussi que, selon l’état des recherches, en moyenne 10% des adolescents rapportent avoir déjà fait une tentative de suicide.

    D’autre part, les comportements suicidaires (tentatives et suicides complétés) ont un impact dont la gravité et l’ampleur sont parfois insoupçonnées car on oublie bien souvent d’évaluer les conséquences pour l’entourage (pairs, famille, école et communauté).
     

    Facteurs de protection et facteurs de risque

    Les chercheurs affirment que plus les facteurs de risque sont nombreux, plus un adolescent a de risques de devenir un consommateur. Certains facteurs personnels, familiaux, sociaux peuvent être identifiés dès l’âge de sept ans. Le tableau ci-après résume les facteurs de risque et de protection les plus significatifs en regard de la consommation et des comportements suicidaires tels que décrits dans la littérature. Vous noterez sans doute la ressemblance ainsi que l’évidence de certains liens parmi les facteurs retenus.
     

     

    Comportements suicidaires
    Consommation de drogue
    Facteurs de risque
    • dépression, anxiété, troubles de comportements et consommation de drogue
    • déficit cognitif : inaptitude à résoudre des problèmes, éventail limité de solutions, évaluation inexacte de la réalité, utilisation répétitive de solutions inefficaces, réactions d’évitement ou trop émotives face aux difficultés
    • isolement social
    • décrochage scolaire
    • sentiment de rejet par les pairs
    • réticence à demander l’aide d’un adulte
    • facteurs familiaux : instabilité, encadrement parental inefficace, carence affective, négligence
    • facteurs personnels : timidité excessive, comportements agressifs en classe, échec scolaire, troubles d’apprentissage
    • facteurs sociaux : affiliation avec des pairs délinquants, entourage qui semble approuver la consommation
    Facteurs de protection
    • développement des habiletés de résolution de problèmes
    • disponibilité des adultes de l’entourage immédiat
    • développement du sentiment d’appartenance à l’école
    • favoriser une implication active à l’école, ce qui permettra l’établissement de liens significatifs entre les pairs et les adultes
    NOTE : Les recherches sur le suicide ne ciblent pas spécifiquement les facteurs de protection. Ceux-ci découlent des résultats des recherches sur les facteurs de risque.
    • des relations familiales étroites
    • encadrement parental comportant des règles claires
    • le succès scolaire
    • implication dans la communauté : famille, école, église, etc.
    • adoption de normes conventionnelles sur la consommation

    Concomitance entre le suicide et la consommation

    La concomitance entre la consommation de drogue et le suicide a déjà été bien démontrée dans la littérature. En effet, on a constaté une nette augmentation des comportements suicidaires (répétition, sérieux des tentatives et létalité des moyens utilisés) chez les adolescents qui consomment des drogues. Le troisième facteur de risque des comportements suicidaires, selon le degré d’importance, est la consommation de drogue. Les deux premiers étant les tentatives précédentes et la dépression.

    La nature exacte de cette corrélation demeure encore imprécise. Cependant, plusieurs hypothèses ont été formulées. La consommation de drogue exacerberait les effets de la dépression et de l’anxiété, augmenterait l’isolement en excluant le réseau de support naturel (pairs, famille, etc.), diminuerait les capacités cognitives (évaluation de la dangerosité).

    Programme de prévention : les facteurs à cibler afin de maximiser l’efficacité d’une action concertée.
     

    a) Facteurs de risque

    Certains facteurs de risque se retrouvent tant lors de comportements suicidaires que dans la consommation de drogue :

    Rappelons l’étroite corrélation établie par les chercheurs, entre la consommation de drogue et les conduites suicidaires.
     

    b) Facteurs de protection

    Par ailleurs, on retrouve peu d’information sur les facteurs de protection concomitants. Plusieurs auteurs s’y intéressent afin de les retenir comme éléments essentiels lors d’élaboration de programmes de prévention efficaces. Ces auteurs mettent l’emphase sur le développement des compétences sociales, de l’autonomie et de la capacité à se fixer des objectifs personnels à long terme.

    Dans une autre recherche sept facteurs de protection de type intra-personnel sont identifiés: l’optimisme, l’empathie, l’introspection, les habiletés intellectuelles, l’estime de soi, la détermination et la persévérance. Ces chercheurs croient que ces caractéristiques sont reliées directement aux habiletés d’adaptation qui augmenteraient la force psychologique des adolescents à composer avec les difficultés.

    Les auteurs mentionnent une autre recherche où on regroupe les facteurs de protection en trois catégories :

    De plus en plus, les programmes de prévention misent sur les facteurs de protection pour parvenir à développer des comportements adaptatifs adéquats et à augmenter la force morale nécessaire pour solutionner les difficultés autrement qu’en adoptant des comportements autodestructeurs tels que la consommation de drogue et les conduites suicidaires. À titre d’exemple, l’entraînement aux habiletés sociales et personnelles comme la capacité à dire " non " et la facilité à demander de l’aide contribueraient significativement à prévenir la consommation de drogue et les conduites suicidaires.
     

    c) Objectifs d’un programme de prévention en milieu scolaire

    L’état des recherches actuelles met en évidence les éléments suivants comme facteurs d’efficacité pour développer plus de résistance à certains facteurs de risque inhérents aux comportements suicidaires et à la consommation de drogue :

    La recherche révèle une relation étroite entre la participation et l’implication à l’école et la diminution des comportements à risque tels que la consommation de drogue, la délinquance et les comportements sexualisés.

    Des enquêtes faites auprès des adolescents démontrent qu’ils sont plus facilement attirés par les adultes lorsque ceux-ci sont facilement accessibles et qu’ils ne jugent, ni ne blâment facilement les jeunes. Par contre, les adolescents sont facilement rebutés par des adultes aux attitudes peu respectueuses et brusques envers les jeunes, par ceux qui privilégient certains ou par ceux qui assument simultanément un rôle disciplinaire et évaluatif.
     

    Conditions d’implantation

    Avant d’implanter un programme de prévention, il y a des considérations générales dont il faut tenir compte afin de le personnaliser au milieu scolaire. Ce sont les caractéristiques de la clientèle, les contraintes d’horaires et de programmes, les habiletés des enseignants et du personnel des services.

    La planification est une garantie d’efficacité. Il faut donc se donner une plan d’action et se poser les questions suivantes :


    La psychologie scolaire et la coordination des programmes de prévention

    Dans le cadre d’un programme de prévention le psychologue scolaire possède une expertise fort pertinente pour faire le tri parmi l’éventail des programmes actuellement offerts sur le marché en fonction des objectifs d’intervention à cibler.

    De par sa formation, il a aussi acquis les habiletés et les connaissances pour élaborer le rationnel qui sous-tend les objectifs ciblés et pour faire un choix judicieux des moyens d’intervention les plus efficaces. Le psychologue scolaire a de plus des habiletés essentielles pour élaborer avec précision les étapes du plan d’action et faire le choix des modalités d’évaluation les plus pertinentes.

    La connaissance des facteurs de risque s’avère utile pour expliquer les conditions qui maintiennent les comportements autodestructeurs. Par ailleurs, la psychologie scolaire doit dorénavant se pencher avec plus d’attention sur les facteurs de protection; c’est-à-dire les conditions, le contexte et les habiletés propices qui réduiront et préviendront les comportements suicidaires ainsi que la consommation de drogue.

    Le psychologue scolaire est souvent l’intermédiaire entre le personnel de l’école, les familles et les organismes sociaux et communautaires; il représente donc un agent d’information et de liaison qui faciliterait l’établissement d’un réseau de support et de concertation.

    N’oublions surtout pas que l’état des recherches nous amène à travailler dans une approche de type systémique. Les programmes de prévention ne pourront être vraiment efficaces que si on met l’emphase sur la concertation pour développer autour des adolescents un réseau social supportant et un contexte qui leur permettent d’acquérir les habiletés nécessaires pour faire des choix éclairés par rapport aux comportements autodestructeurs.